Les maisons gingerbread ne forment qu’une fraction du riche patrimoine culturel d’Haïti. Si des maisons de ce style existent dans plusieurs régions du  pays, y compris Pétion-Ville et plus loin dans les villes de Jacmel et du Cap-Haïtien, la plus grande concentration et quelques-uns des plus beaux exemples se concentrent dans une zone d’environ 1,5 Km2 au sud-est du centre-ville de Port-auPrince, englobant cinq quartiers : Bois-Verna, Turgeau, Babiole, Pacot et Desprez. Se développant à partir de ce que Georges Corvington a appelé « la colline verte » et caractérisés par des résidences traditionnelles de l’élite haïtienne, ces quartiers présentent ensemble un niveau élevé d’intégrité en milieu urbain et peuvent donc être considérés comme un district historique cohérent.

L’expression gingerbread a été adoptée dans les années 1950 lorsque des touristes américains venus visiter Haïti ont comparé ce style à celui proche des édifices de l’ère victorienne des Etats-Unis. Toutefois, ce style est à la fois un mélange d’influences internationales et typiquement haïtien. L’importance de ces résidences a été reconnue dans la littérature  architecturale2 et bien résumée lors de leur inscription à l’édition 2010 du World Monuments Watch List :

Le mouvement gingerbread commença à Haïti en 1881, pendant le gouvernement de Lysius Salomon, par la construction du Palais National. Il a servi de modèle et établi de nouvelles normes de construction à Port-au-Prince: une charpente en bois, garnie de briques et décorée de bois sculpté sur les façades et les bords des toitures, avec de hauts plafonds et de grandes baies ouvrant sur de vastes galeries. En 1887, l’immeuble abritant actuellement le fameux Hôtel Oloffson avait été commandé par le fils du Président Tirésias Simon Sam. Construit par l’architecte français Brunet, l’hôtel était à l’origine une villa privée à l’architecture inspirée des lieux de villégiature européens. Cet immeuble est un symbole de l’architecture haïtienne de renommée internationale et a servi de cadre au célèbre roman Les Comédiens de Graham Greene paru en 1966.

En 1895, trois jeunes Haïtiens se rendirent à Paris pour y étudier l’architecture et revinrent en Haïti décidés à tirer parti de ce  mouvement architectural naissant en adaptant le style contemporain des maisons de villégiature françaises au climat tropical d’Haïti. Georges Baussan, Léon Mathon et Joseph-Eugène Maximilien comblèrent le vide de l’architecture haïtienne en dessinant des plans des maisons associant le goût des Haïtiens pour les motifs élaborés et les couleurs vives à la grandeur de l’architecture des maisons de villégiature françaises, créant ainsi un style purement haïtien de maisons en treillis. Ces trois hommes lancèrent un mouvement qui a produit des dizaines de maisons élégantes dans les quartiers chics de Port-au-Prince. Malheureusement, cette grande période de l’architecture haïtienne a pris fin en 1925 avec la décision du maire de la ville d’ordonner que toutes les nouvelles constructions soient en maçonnerie, béton armé ou en fer pour éviter les incendies. Les maisons ginberbread ont connu une période de prospérité lorsqu’Haïti, partenaire dynamique de la communauté internationale, accueillait l’Exposition de Paris en 1900 en y adaptant et intégrant des influences étrangères à l’art populaire et à l’architecture haïtiens. Les couleurs vives des ouvrages à claire-voie, les balustrades richement ornées et les découpes décorant les portes et les fenêtres sont emblématiques de la culture de l’époque. Les motifs complexes que l’on retrouve partout dans ces maisons sont, semble-t-il, représentatifs des dessins traditionnels vèvè tracés sur le sol pour appeler les esprits lors des cérémonies vaudou. Ces maisons, avec leur style haïtien unique et leurs architectes natifs d’Haïti sont les symboles de l’indépendance durement obtenue de ce pays. Bien que cette architecture intègre des éléments provenant de l’étranger, elle doit être considérée comme une véritable architecture nationale à la différence de l’architecture principalement coloniale du reste de la Caraïbe.

En raison du climat tropical d’Haïti, les maisons gingerbread ont été conçues pour tirer le meilleur parti de la ventilation et de l’ombre, et tout en limitant l’humidité.

Les hauts plafonds et les vastes greniers avec volets d’aération permettent à l’air chaud de monter avant d’être expulsé. Les grandes galeries qui s’étendent de la façade principale jusqu’aux murs latéraux offrent de l’ombre aux fenêtres et permettent à l’espace vital de se prolonger au-delà des murs de la maison. De lourds volets aux fenêtres permettent de les fermer rapidement et hermé-tiquement en cas de tempête tropicale ou de cyclone. Le rez-de-chaussée surélevé contribue à empêcher que l’humidité n’atteigne les encadrements en bois et les espaces intérieurs et protège contre les insectes. Les toits en pente permettent à l’eau des pluies de s’écouler rapidement lors des fréquentes averses.

A l’origine et presque exclusivement, les maisons gingerbread étaient destinées à servir de résidences familiales (avec parfois logement pour serviteurs), pour les Haïtiens fortunés. Cependant, de nombreuses maisons, plus petites et plus modestes avaient été construites, toujours existantes dans les parties nord et ouest du district principalement, montrent des caractéristiques simplifiées du style gingerbread avec des normes de constructions similaires.

La majorité des bâtisses gingerbread dans la zone évaluée servent toujours de résidences et beaucoup d’entre elles sont habitées et appartiennent encore à des résidents   descendant directement des premiers propriétaires. Certaines de ces maisons sont aujourd’hui habitées par des familles élargies ou par plusieurs familles, d’autres enfin ont été divisées en appartements. Toutefois, de nombreux immeubles gingerbread à utilisation mixte dans les quartiers actuels ont été adaptés à des fins non résidentielles pour héberger, entre autres, des institutions religieuses, des bureaux, de nombreuses écoles et un hôtel de premier plan. Une des maisons est actuellement en cours de réparation pour être réaménagée en restaurant.

Les résidences gingerbread originales étaient construites sur de grandes propriétés. Des décennies de pression de développement, à proximité du centre-ville en particulier, ont souvent entrainé le morcellement des propriétés en un ou plusieurs lots en vue d’y construire des habitations résidentielles ou non. Depuis le milieu du vingtième siècle, la plupart des nouveaux bâtiments ont été construits avec des charpentes en béton et/ou des murs en blocs de ciment avec plancher et toiture en dalles de béton armé. L’urbanisation croissante du district gingerbread et les préoccupations de sécurité ont conduit à l’érection de grandes clôtures et barrières de protection autour des propriétés.

Ces murs de sécurité, ainsi que les bâtiments intercalaires et les adjonctions que l’on voit généralement en ciment et béton armé, ont tout simplement contribué à masquer la plupart des maisons gingerbread à la vue du public.

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